Conversation avec Jean de Vazeilles
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A juste titre, Jean de Vazeilles restera associé à la gamme militaire de Solido ; il en a été le moteur de 1960 à 1979. Il vit désormais dans la maison familiale dans le midi de la France. Il a accepté, en exclusivité pour notre site MSV, de retracer cette période clé.

Automne 2000

MSV : Pourriez-vous nous raconter d’où vient Solido ?

Jean de Vazeilles : «Solido vient de 1933. Quand j'étais gamin - j’avais 6 ou 7 ans - j'étais, comme tout le monde, utilisateur de jouets et déçu par la piètre qualité de ce qui était vendu à cette époque, des jouets en tôle antipathiques au toucher. Mon père, qui était spécialiste de la fonderie sous pression pour les pièces industrielles -carburateurs, serrures, pompes à essence et autres- a imaginé de fabriquer des jouets solides -d'où le nom Solido- et créé une division jouets dans son usine. C’était au début des jouets transformables et démontables. Sur un même châssis, on montait plusieurs carrosseries, avec ou sans moteur, et avec d'autres changements possibles. Un principe qui a fait vivre la maison Solido une longue période, y compris pendant la guerre.

Vers 1955, nous avons pris, mes sœurs et moi, la succession de mon père qui commençait à en avoir assez de l'affaire. Je me suis rendu compte que c’était plus amusant, plus intéressant de faire des ‘maquettes réelles’, plutôt que des jouets sympathiques mais non personnalisés. Peu à peu, nous sommes arrivés aux maquettes au 1/43 -une norme anglaise venant de Hornby- pour faire comme tout le monde.

Notre première voiture fut la Jaguar Le Mans en 1957. Par chance, j’ai introduit la notion de suspension qui donnait vie aux maquettes -en appuyant dessus, il y avait une réponse- et j’ai eu la chance que, trois fois de suite, cette Jaguar ait gagné au Mans, ce qui a apporté la notoriété à nos maquettes. Solido 1/43 a donc été lancée dans de bonnes conditions. Ensuite, nous avons commencé à faire une nouveauté tous les deux mois. Comme Dinky Toys à cette époque faisait surtout la voiture de grande série, pour nous démarquer nous avons fait toute une gamme de voitures de sport : Maserati et bien d’autres. Nos voitures de courses sont les premières sorties. C’est ce qui a fait l’intérêt de la gamme Solido. Pendant longtemps, nous n’avons fait que des voitures de prestige, italiennes ou pas, mais qui sortaient de l'ordinaire.

Nous avons eu la chance d’être bien acceptés par nos clients, d'être bien suivis par le public. Avec des moyens limités, car ces miniatures demandent beaucoup d'investissements. Les moules sont très longs à faire, il y a 3000 à 5000 heures pour faire une voiture ou un char, ce qui représente le travail de plusieurs personnes pendant toute une année. Il faut donc s'engager au moins un an avant la sortie du modèle. Je prenais cette énorme responsabilité, ne sachant pas quelle serait l’actualité et si ce modèle aurait du succès ou pas. Dans l’ensemble, nous avons bien choisi et fait une belle gamme de voitures, et, peu à peu, nous avons ajouté des militaires, les voitures de ‘L’âge d'or’ et la série de camions TonerGam. Les voitures de pompiers ont été un grand succès.

MSV : A partir de quelle année votre père s'est-il consacré exclusivement à la fabrication de jouets ?

Vers 1938, 1939.

MSV : Avez-vous joué avec la première génération des canons Solido ?

Bien sûr.

MSV : Quand et pourquoi avez-vous rejoint Solido ?

Pendant la guerre, vers 1943, j'avais une quinzaine d'années. Nous vivions en Normandie, à côté de l'usine à cause des moyens de locomotion difficile de l’époque. Mon père m'a dit un certain matin : «demain, tu viens à l’usine travailler avec moi» et je n’ai pas eu à discuter ! J’y suis allé, n’y connaissant pas grand chose. Mais, petit à petit, je m’y suis fait et je dois dire que j'ai eu une vie pleine de satisfactions. Le produit correspondait à ce que j'aimais faire, je n’ai pas été déçu. J’ai eu la satisfaction de faire des choses qui me plaisaient, de belles choses bien faites. J'ai eu le plaisir de voir chaque mois, ou tous les deux mois, une nouvelle voiture sortir.

MSV : Quel était votre rôle ?

Il y a eu dès le départ un partage des responsabilités. Mes deux sœurs et moi, nous sommes entrés chez Solido à quelques années d'intervalle. Chacun est entré dans le domaine qui pouvait lui correspondre. Moi, à la technique, les usines et les nouveaux modèles, Charlotte, plus douée que moi pour les finances, a pris la responsabilité de la gestion, et Colette, toujours dynamique, a pris le commercial. Quand je suis parti en 1978, l'usine comptait 350 personnes à Oulins et 50 personnes entre le commercial et les représentants. C'était une grosse affaire.

MSV : A partir de 1952, Solido propose de nouvelles gammes. Êtes-vous à l'origine de cette réorientation vers des reproductions fidèles ?

Tout à fait, j'ai la paternité de tous les modèles faits depuis. Avant, j'étais tenu par mon père qui ne voulait pas donner l’impression d'être payé par les fabricants pour faire des modèles réels. C’était une période de transition. En 1957, j’ai fait la Jaguar pour modifier le champ d’activité de Solido et correspondre à la réalité.

Mon père était un ‘self made man’, compétent à la fois dans la technique, dans la gestion mais surtout dans le commercial. C’était le seul patron, sans aucun actionnaire dans l'affaire. Quand il nous a laissé la place -il avait envie de vivre à Nice et y a vécu 35 ans tranquilles-, nous avons pris la responsabilité de tout, et cela s’est bien développé.

MSV : Vos sœurs participaient-elles aux décisions concernant la production elle-même ?

Oui, il y avait une réunion tous les mardis pour discuter de toutes les affaires.

MSV : Que faisait Jean Blanche au sein de Solido ?

Il a été chargé, avec compétence et dévouement, des emballages, des catalogues, des notices de montage, des affichettes de présentation, de tout ce qui avait un aspect publicitaire. Mais il n’a jamais été appointé par Solido.

MSV : Qui était Monsieur Brière, cité par Bertrand Azéma dans un de ces livres ?

M. Brière était un gamin que j'ai connu quand il avait 8 ou 10 ans. Il habitait une maison toute proche de l'usine avec ses parents. Il est rentré chez Solido à 14 ans, ne sachant pas ce qu'on allait lui donner à faire. A l’époque, la main d'œuvre était essentiellement locale. Quand nous en avions besoin, nous embauchions en priorité des gens du village et on voyait après coup ce que nous pouvions en faire. Brière s'est révélé un homme très intelligent. Une grosse tête pour absorber toutes les nouvelles techniques qui se présentaient, et c'est en partie grâce à lui et son étoffe qu'on a construit la maison Solido.

J'ai été créateur d'emplois à longueur d'années, d’une part pour remplacer les gens qui ne donnaient pas satisfaction, et ensuite pour augmenter l'effectif. Il n'y avait pas de sous-traitance extérieure. Contrairement à ce qu’a fait Majorette, tout était fait à l’usine. Nous n’achetions que les ressorts, les vis et les emballages. Tout le reste était fabriqué à la maison : axes, roues, etc.

MSV : Les boîtes étaient faites en sous-traitance ?

Les emballages étaient faits par Granier à Auxerre.

MSV : Et les décalcomanies ?

Par La Décalcomanie Publicitaire, dans l'Est parisien.

MSV : Combien y avait-il de personnes au bureau d'étude ?

Trois. Je me souviens d’Hubert Crestani, qui possédait une petite expérience de dessinateur. Il a d’abord été chargé d'affaires simples, puis de plus en plus compliquées. Il s’en est très bien tiré, un cerveau disponible pour bien d’autre chose. Il a dessiné les bâtiments, les usines, les ateliers et les machines à couler sous pression -organes essentiels de notre métier.

MSV : Comment était assurée la distribution ?

Essentiellement par des représentants. Mon père ne voulait absolument pas travailler avec des grossistes. Le grossiste est un passage obligé pour beaucoup, mais qui peut faire ce qu’il veut : promouvoir la marque ou ne pas s’en occuper. Ce n’était pas dans les habitudes de la maison.

MSV : Comment s'effectuaient les exportations et vers quels pays ?

Les exportations se faisaient par l'intermédiaire de représentants locaux. La Belgique, l’Allemagne… En notoriété, nous étions mieux admis dans les pays latins que dans les pays anglo-saxons. Nous avons fait de bonnes affaires en Europe du Sud et au Japon, mais difficilement aux Etats-Unis. Les Américains, pourtant riches, n’ont qu’une idée en tête : acheter un produit en quantité énorme à très bas prix. Nous n'étions pas fait pour eux. En Amérique du Sud, il y avait des droits de douanes énormes empêchant toutes importations.

MSV : Pourquoi le choix de Versailles pour le siège social ?

Je suis né à Bougival, à 10 km de Versailles. Mes sœurs et moi allions à l'école à Versailles. Un dimanche, mon père a vu un immeuble à vendre. Il l'a acheté, mais celui-ci est resté non utilisé pendant une dizaine d'années. Puis des appartements ont été aménagés sur la partie avant et les bureaux sur la partie arrière ; l’implantation a eu lieu. Issus de l’école, mes sœurs et moi étions versaillais. C’était donc plus pratique que d’aller chercher un bureau à Paris.

MSV : Quand et pourquoi avez-vous décidé de vous établir à Oulins ?

Mon père a créé une entité Solido vers 1937, en plein Front populaire. Le prix de la main d'œuvre était plus cher à Paris qu’en province. Il y avait des zones en France ; le salaire y était plus ou moins fort. Mon père est allé voir un fournisseur près d'Anet, et lui a demandé s'il connaissait une usine à vendre dans la région. Il lui a indiqué une affaire vide à Ivry-La-Bataille que mon père a acheté, puisque Ivry/Versailles, c’était l’Ouest parisien, d’accès facile et sympathique. L’usine était bâtie sur deux ou trois îles sur l'Eure. Cette usine a été complètement submergée… de travail. J'ai été obligé d'aller chercher un champ à 3 km, un terrain de 4 hectares acheté en 1972, pour y faire construire une nouvelle usine de 10 000 m², dessinée par Crestani avec mes conseils. Le bâtiment fut construit en 73. Tout a été déménagé d’Ivry à Oulins -la machine automatique à peindre, les presses, l’atelier d’assemblage- pour une première fabrication en 74. Ivry a fermé ses portes vers 1980 et l'usine a été vendue.

MSV : Quand avez-vous achetés les presses qui ont permis la fabrication des premiers modèles militaires série 2xx ?

Mon père avait des machines manuelles que je n'ai jamais appréciées, des machines simples mais tout à fait archaïques. Dès que j’ai pu les changer, nous avons dessiné une nouvelle série de machines, superbes, que nous avons fait fabriquer dehors et assemblées à la maison. Nous avons fonctionné pendant 20 ans avec elles.

MSV : Dans quelle circonstance fut-il décidé de commencer une nouvelle collection militaire ?

C’est issu de mes connaissances en engins mécaniques. J’ai eu la chance d’être compétent dans tous les domaines sauf les navires et les locomotives. Mon père, qui travaillait dans l’automobile, a toujours eu de belles voitures. C’était pour lui quelque chose de passionnel. Il m'a transmis cette passion, et j’ai aimé tout ce qui est à quatre roues et plus tard à chenilles. La gamme militaire m’a paru quelque chose d'intéressant capable de se développer. J’ai commencé par le véhicule le plus simple, l’automitrailleuse M20. C’est lui qui démarra la veine en 1961.

Après, il nous fallait produire les chars. Les Allemands faisaient depuis longtemps des chars, mais avec des chenilles épouvantables en tôle assemblées. Comme nous étions d'abord des moulistes, nous avons pensé que nous étions capables de faire du militaire. Quand j’ai dit à Crestani de faire le Patton, après avoir rassemblé des documents pour le réaliser, j'ai dit qu'il faudrait trouver un nouveau système de chenille, mais je ne savais pas lequel. Nous avons commencé à faire le travail de dessin du moule sans savoir comment nous traiterions les chenilles. Progressivement, nous avons trouvé ce système merveilleux de chenilles articulées, coulées sous pression en Zamac, qui a été breveté et jamais copié car cela demande un outillage extrêmement coûteux et délicat.

MSV : La conception des chenilles a-t-elle demandé beaucoup de temps ?

Pas plus qu’autre chose. Entre les dessins et les moules, environ 2000 heures de travail. Très compliqués, les moules, très fragiles… Il fallait vraiment avoir du bon matériel pour ne pas les tuer la première journée. Ce fut une épreuve qui s’est bien terminée, mais au départ nous n’étions sûrs de rien.

MSV : Comment faisiez-vous pour que les chenilles soit standardisées ?

Nous faisions des moules différents si utile. Je ne vous dirais pas que, par rapport à la réalité, il n’y a pas adaptation d’un modèle à l’autre. A quelques maillons près, si nous pouvions nous resservir du même moule, nous rapetissions ou allongions l’empattement du char pour utiliser la même chenille. Mais quand il y avait des différences importantes, nous refaisions un moule.

MSV : D'autres entreprises ont-elles utilisé votre brevet de chenilles articulées ?

Je n’ai jamais vu. Le brevet est tombé dans le domaine public. Tout le monde peut le faire, s’ils en ont le courage.

MSV : Aviez-vous déjà envisagé le cadmiage des chenilles ?

Nous avons envisagé le zingage. Les chenilles étaient zinguées, cela coûtait moins cher que le cadmiage, qui était plus blanc aussi…

MSV : Qui décidait des modèles à produire ou des modèles à arrêter ?

C’était moi. Tout Solido est de moi pour ce qui concerne les modèles de 1957 à 1978. Quand j’avais décidé de faire un modèle, je donnais des documents au bureau d'études. Par une note de service, je disais en gros comment il fallait faire le modèle : tant de pièces, tant de choses mobiles, avec ou sans moteurs… C’est moi qui donnais l’énumération des principes formels du modèle.

J’étais évidemment en rapport avec le commercial et je savais ce qui marchait et ce qui marchait moins bien. Nous faisions de plus en plus de nouveautés par an. Pour ne pas avoir trop de modèles en catalogue, il fallait en éliminer. Même si on les vendait encore, il n’y avait plus de place pour eux.

MSV : Sur quelles bases documentaires réalisiez-vous les modèles ?

Selon les circonstances. Par exemple, j’écrivais à Mercedes qui nous envoyait dans les trois semaines qui suivaient une documentation complète et de très bons plans avec lesquels nous réalisions la transposition. Avec Alfa Roméo ou Ferrari, nous n’avions pas de réponse. Il fallait se débrouiller avec des documents de presse, des photos et on faisait avec. Idem pour les militaires. Nous avons pas mal travaillé avec le Musée de Saumur.

MSV : Aviez-vous des consultants qui vous aidaient à la conception des modèles ?

Non. Généralement, les gens étaient impressionnés par la qualité de nos modèles, surtout quand j’ai sorti la Lancia à portes ouvrantes qui a étonné tout le monde. Nous avons été copiés mais c’est une sorte de satisfaction. Les clients étaient admiratifs, mais trouvais que c’était trop beau et trop cher. Or nous ne savions pas faire moins beau et moins cher [rires]. Quand j’ai été forcé de faire quelque chose à la demande d’un représentant, généralement cela n’a pas été un bon produit…

MSV : Pourquoi ne pas avoir produit plus de variantes ?

Il ne fallait pas affoler les clients. Trop de modèles ce n’était pas bon. C’est une façon de faire quelque sous sans frais d’outillage, mais c’est une solution à utiliser avec beaucoup de doigté. On savait par exemple qu’entre le Sherman et le Destroyer, c’était la même base. C’était donc une famille ‘obligatoire’, d’autant que commercialement cela se justifiait. De même qu’avec les Ages d’Or, lorsque nous faisions une berline, le cabriolet était prévu. Il n’y avait que la partie supérieure du moule à changer. C’était donc deux véhicules à moindres frais. Mais nous avons limité les variantes dont le nombre important aurait pu affoler les commerçants, avec le risque de les voir refouler toute notre fabrication.

(NDLR: on trouve, dans les archives de M. de Vazeilles, des essais pourtant sympathiques comme un PT-76 sable ou un Camiva 4x4 militaire.)

MSV : Les modèles étaient produits à combien d'exemplaires ?

Dans les années 70, Solido faisait 25 000 véhicules par jour, autos, camions et militaires. On ne mettait rien en route à moins de 10 000 ou 20 000 exemplaires. Les machines tournaient plusieurs jours pour un modèle, compte tenu que, militaire ou pas, il y avait au moins 5 moules par modèle.

MSV : Quels ont été les meilleures ventes dans la gamme militaire ?

Le Patton est à l’origine de la gamme, il a duré le plus longtemps.

MSV : Quels sont vos modèles préférés ?

Pour les militaires, le père, c’est le Patton. Je lui dois reconnaissance. Dans les voitures, c’est la Lancia Flaminia à portes ouvrantes et la Delage pour l’Age d’Or.

MSV : TonerGam a t-elle concurrencé le militaire ?

Non, ce n’était pas le même public. TonerGam, dans mon idée, c’était pour les enfants.

MSV : Qu'est ce qui a motivé l’augmentation du nombre de nouvelles références par an ?

C’était une façon d’occuper la place du marché, car, plus il y avait de Solido, moins il y avait d’autres marques.

MSV : La production Dinky France vous influençait-elle ?

Marginalement. Quand Dinky avait fait quelque chose avant nous, nous n’allions pas le refaire et nous faisions autre chose. Il y avait suffisamment de matière.

MSV : Pourquoi pas plus d'engins d'origine anglaise ?

Probablement parce que c’était méconnu en France. A mon époque, les chars français, allemands et russes étaient plus réputés. De plus, on laissait toujours le champ libre aux Dinky Toys. Ce n’était pas la peine de faire des trucs anglais alors qu’ils étaient sur place.

MSV : Certains pensent que la fidélité des miniatures a régressé avec les portes et capots ouvrants ou l'ajout des suspensions, Qu'en pensez-vous ?

Nous n’avons jamais fait de voitures pour les collectionneurs. Il s’est trouvé qu’elles étaient si bien que les collectionneurs s’y sont intéressés, mais pour moi, une voiture à portes ouvrantes et à suspension, c’est quelque chose de magnifique par rapport à une voiture monobloc et statique.

MSV : Que voulait dire SGDG sur les châssis à suspension ?

Sans garantie du gouvernement.

MSV : Pourquoi ne pas avoir fait une version militaire du petit car Chausson ?

C’est un apatride, une réalisation pour faire plaisir à un transporteur de Bordeaux qui nous a payé le moule. Mais c’est hors Solido.

MSV : Pourquoi les modèles n’étaient pas accompagnés par les figurines que l’on trouvait dans les coffrets, et qui les fabriquaient ?

Nous n’y avons pas pensé. Nous avons démarré avec des gens spécialisés dans les personnages et après nous les avons fait nous même.

MSV : L’AMX-30 Solido n’est pas le char de série.

Il a été fait avec les plans de Satory, c’est moi qui suis allé les voir.

MSV : Comment était réalisé le camouflage des chars allemands ?

A la main au pistolet, il n’y avait pas de cache.

MSV : Le marquage n’était-il pas parfois fantaisiste ?

Les décalcomanies étaient réalisées sans référence historique notable, c’est sûr. Aujourd’hui, on a davantage de connaissance et de moyens, ce n’est plus pareil.

MSV : Pourquoi des planches de décalcomanies supplémentaires ?

C’était pour répondre aux acheteurs.

MSV : Pourquoi avez-vous exclu la gendarmerie de la série 2xx en 1970, alors que les gendarmes sont des militaires ?

C’était une façon de voir les choses… uniquement parce que ce n’était pas kaki. Dans l’esprit du public, le gendarme ne faisait pas la guerre ; c’était le monsieur qui était en ville au coin de la rue.

MSV : Comment étaient assemblées les trappes du PT-76 et de l'AMX-30 ?

C’est pincé au montage. Il y a deux pitons internes qui la plaquent en haut et c’est très facile.

MSV : Pourquoi ne pas avoir fait les roues en Zamac ?

Cela coûtait trop cher. Il aurait fallu les peindre, alors que dans le plastique, on utilisait de la matière colorée.

MSV : N'étiez-vous pas tenté d'employer de plus en plus de plastique ?

Nous avons utilisé de plus en plus de plastique pour les pièces fines. Souvent j’ai été tenté, ne serait ce que pour m’amuser, de transformer le moule d’un char pour lui permettre de recevoir du plastique, car il n’y a que quelques dizaines d’heures de travail pour qu’un moule passe d’une machine à Zamac à une machine à injecter le plastique. Mais d’avoir un char en plastique dans la main, c’est sans intérêt.

MSV : Il existe un problème de fonte des jantes en plastique, A quoi est ce dû ?

La jante est en polystyrène et le pneu en vinyle. Quand il y a eu le premier choc pétrolier, le fabricant de vinyle a dû, pour des raisons d’approvisionnement, changer sa formule de matière plastique, et on s’est aperçu, après coup, qu’il y avait le phénomène de migration. Cela a duré une année à peu près.

MSV : Pourquoi avoir adopté les boîtes vitrines ?

Uniquement pour que la vente soit plus facile.

MSV : Pourquoi le changement des références sur quelques modèles ?

C’était uniquement une affaire de finances. A l’époque, les prix étaient bloqués. Il fallait augmenter le prix des produits pour essayer de compenser les coûts d’une industrie, et, pour ne pas être coincé par l’administration, on changeait le nom du produit. Eventuellement on lui rajoutait quelque chose qui justifiait le changement de prix.

MSV : En 1976, Solido propose le VAB 6x6 alors que l'Armée française a rejeté cette version ?

Pour un prix de revient équivalent, un véhicule à 6 roues se justifiait plus qu’un véhicule à 4 roues. Nous n’avons pas envisagé de VAB 4x4 sous ma direction.

MSV : Une pelleteuse était équipée d'un nouveau type de chenille en Zamac, comptiez-vous l'employer sur d'autres modèles ?

Si cela s’était bien vendu, nous étions disposés à continuer, mais cela n’a pas été le cas. Les gens préféraient l’automobile.

MSV : Pourquoi ne pas avoir fait le camion GMC ?

C’est parce qu’il était fait par Dinky Toys.

MSV : Pourquoi avoir attendu si longtemps pour sortir la Jeep Willys ?

Elle avait été faite par tellement de gens que j’ai tardé pour tâcher de faire quelque chose de plus intéressant.

MSV : Aviez-vous prévu la version militaire de l'hélicoptère Gazelle ?

Oui.

MSV : Qu'aviez-vous en projet en 1978 ?

Je suis parti de Solido, étant payé puisque nous avions vendu l’affaire, en laissant deux années de programme prévu. Mais je ne me souviens pas de ce que j’ai laissé.

MSV : Qu’est ce qui était le plus difficile à rentabiliser ?

La fabrication des moules incontestablement. Nous avions une façon de compter à Solido, qui n’était pas une façon comptable classique. Nous n’avions pas cette notion de rentabilité ; on voyait la rentabilité au plan commercial. Si le modèle durait longtemps et était accepté de bonne manière, c’était un succès. Que le moule ait coûté cher ou pas, cela intervenait bien sûr, mais pas d’une manière aussi significative. Il valait mieux faire des bons modèles, appréciés, à un prix convenable, que de se casser la tête en se disant : «Le moule m’a coûté tant de millions de trop, on ne va plus en faire désormais». Sans cela, nous aurions arrêté bien avant.

Je vous parle de cela 40 ans en arrière. Les choses n’étaient pas comme maintenant : il n’y avait pas d’ordinateur, il n’y avait pas l’administration fiscale qu’on a maintenant, ni les contrôles. Cela permettait aux gens d’être sereins et d’avancer.

MSV : Produisiez-vous des stocks ?

Non, dès que le modèle était arrêté, les stocks s’épuisaient très rapidement et c’était fini. Nous n’avons jamais fait 20 000 pièces d’avance pour une année.

MSV : Quel est le modèle qui vous a posé le plus de soucis ?

Il n’y a pas un modèle plus difficile à faire et aucun ne nous a posé de problèmes. Tout a été fait, je dirais banalement, selon la technique Solido. La grosse difficulté du départ, ce furent les chenilles. Nous avons gagné, et cela s’est répercuté pendant toutes les années de fabrication.

Pour faire un modèle, on l’étudie pour voir de quel nombre de pièces il va se composer, compte tenu des possibilités de démoulage qui sont une astreinte énorme pour tout ce qui est fonderie sous pression, car si la pièce ne se démoule pas, ce n’est pas la peine de la prévoir. Il faut absolument qu’elle n’ait pas de partie qui soit en conicité inverse avec le mouvement d’ouverture. Donc on étudiait comment était fait le squelette du modèle. Après on commençait par les pièces principales puis les pièces secondaires. Nos outilleurs faisaient les moules peu à peu, les uns derrière les autres, jusqu’au bout d’une année où le modèle était prêt à être fabriqué.

MSV : Qui réalisait les maîtres modèles au 1/25 ?

C’était essentiellement les outilleurs de la maison qui, avant de faire le moule, faisaient la maquette qu’on me soumettait et que j’approuvais ou faisais modifier.

MSV : Où les moules sont-ils conservés ?

Ils ont été conservés à Ivry tant que nous n’avions pas l’usine d’Oulins. Solido dispose d’une richesse phénoménale puisqu’on a conservé tous les moules de tous les modèles, ce qui fait des milliers de moules. Il y a un énorme bâtiment qui est uniquement utilisé pour conserver tous les outillages. J’ai laissé après mon départ tous les moules et les gens de Solido ont vécu sur cet acquis pendant plus de 20 ans. Si quelqu’un chez Solido veut tout refaire, il le peut, alors que chez Corgi les moules ont été jetés dans un lac.

MSV : Les moules militaires ont-ils été envoyés à l'étranger ?

Non.

MSV : Quelles sont les machines qui produisaient les modèles militaires ?

Nous avons acheté, quelques années avant que je quitte la maison, deux presses importantes pour faire les transports de véhicules, c’est à dire des pièces nettement plus grosses. Tout le reste était fait sur les machines conventionnelles de la maison. Volontairement chez Solido, nous n’avions pas pour habitude de faire des moules avec beaucoup de pièces dedans. Il y avait généralement une pièce, mais jamais 2 ou 3 châssis dans le moule. Il y avait la carcasse du char seule, et un autre moule pour faire la tourelle et éventuellement les autres pièces. C’étaient donc des moules qui avaient la même grosseur et s’adaptaient - c’était fait pour cela - aux même machines. Les militaires n’ont nécessité aucune machine nouvelle.

MSV : Pourquoi le choix du 1/50 comme échelle ?

Uniquement parce que le 1/43 était trop grand.

MSV : La sortie du char Somua la même année qu'un nouveau canon lance-projectiles n’est-elle pas un paradoxe ?

Non. Au départ, Solido a fabriqué pour les enfants, et, peu à peu, la notion de maquette est arrivée et s’est développée. Pendant longtemps, nous avons gardé un œil vers les enfants et un œil vers le maquettisme. Si, dans un produit, nous pouvions mettre un peu de la notion de jouet, sans détruire le modèle en terme d’authenticité, nous le faisions. Le lance fusée Unic a été un succès phénoménal, parce qu’il y avait de la mécanique dedans et que c’était un jouet.

MSV : Pensiez-vous que vos miniatures allaient être conservées par leurs acheteurs ?

Nous le savions mais c’était marginal. Tout cela a été un enchaînement. Nous avons fait de plus en plus beau et nous avons intéressé les collectionneurs. Si nous avions fait des jouets moins beaux, les collectionneurs ne seraient pas venus. J'ai tenu compte de l’intérêt des collectionneurs qui constituent encore un secteur dynamique. Nos modèles s’efforçaient de les satisfaire.

MSV : Souhaitiez-vous faire de vos jouets des pièces de collections ?

Très peu. Nous n’avons jamais fait de véhicules pour les seuls collectionneurs. Solido n’aurait pas fonctionné. Vous pourrez toujours trouver quelqu’un qui a quelques moyens, l’envie de faire un modèle ou deux, la plupart du temps en résine, et qui va peut-être en vendre 10 000 préparés par des femmes chez elles ou par des prisonniers dans les prisons d’Etat. Mais ce n’était pas notre façon de voir.

MSV : La qualité des Dinky Toys vous a t'elle influencé ?

La qualité Dinky ? Pourquoi Dinky Toys a t'il capoté alors que Solido vit encore ? Quand Dinky sortait un nouveau véhicule, il n’y avait aucune filiation avec le véhicule précédent. Parfois le véhicule était bien, parfois il était complètement raté. Il n’y avait pas chez Dinky "l’homme-produit" qu’il y avait chez Solido. Ils faisaient un peu n’importe quoi, puis essayaient de le vendre grâce à leur réputation. Dinky a mis 10 ans pour mourir.

MSV : Quand Solido est-il entré dans le groupe Le jouet français, et pourquoi ?

En 1973, c’est l’époque où nous avons reçu les sous de la vente. Parce que tout l’argent de Solido représentait la fortune de mon père et qu’il est dangereux d’avoir tous ses œufs dans le même panier. Ensuite, nous sentions que les affaires deviendraient de plus en plus difficiles. A la première offre acceptable, nous avons accepté et nous avons eu raison.

MSV : Pourquoi êtes-vous parti ?

Je ne me suis pas entendu avec les gens que Le jouet français ‘importait’ dans l’usine.

MSV : Quelle a été votre sentiment lorsque vous avez appris la crise de 1980 et les licenciements ?

Que nous avions bien fait de vendre !

Il y avait une notion d’entreprise. A tort ou à raison, depuis le début de Solido, nous avions toujours tout fait dans l’usine, sauf de rares produits. Cela coûtait évidemment beaucoup en main d’œuvre d’avoir 350 personnes salariées chaque mois. Par ailleurs, vous aviez des gens comme Norev et Majorette qui faisait faire le montage à l’extérieur, par des femmes la nuit. Ce n’était pas notre façon de voir les choses. Il est évidemment moins risqué de payer tant ou tant d’heures de montage à la prison d’Evreux que d’avoir une main d’œuvre fixe à laquelle on doit donner du travail. Assembler dehors, c’est bien : on diminue ce risque. Ceci étant, la préparation des produits et leur mise en plateaux pour aller à la prison, coûtent presque aussi cher que de payer des filles à assembler les modèles. Et quand elles travaillaient au tapis, à la fin de la chaîne on voyait si le produit était bien, à longueur de journée. Alors que, lorsque cela sort de la prison, on ne va jamais ouvrir toutes les boîtes pour savoir si c’est bien ou si c’est mal à l’intérieur. La qualité en a reçu un coup.

MSV : Qu'avez-vous pensé du rachat de Solido par la famille Véron ?

Je connaissais les deux frères. J’y ai participé en disant à Emile qu’il était là pour nous succéder après notre rachat par Le jouet français. C’était une deuxième étape. Ils étaient capables de continuer Solido. Ils l’ont fait un certain temps et là, crise de la direction de Majorette. Ce fut pareil que pour Corgi et Matchbox. Quand le patron d’origine est parti, l’affaire n’a pas suivi. Le père Véron était un financier, il n’a jamais été un homme de produit. Il faisait n’importe quoi et les gens se sont désintéressés de Majorette.

MSV : Saviez-vous que certains militaires Solido ont été simplifiés en 1986 ?

Cela ne m’étonne pas. C’était normal qu’ils simplifient les choses. Solido actuellement, je ne juge pas parce que je ne connais pas. Ils font quelques modèles nouveaux, mais font beaucoup de demi nouveautés, c’est à dire de la récupération d’outillage pour un produit qui se présente un peu différemment. C’est leur affaire, je n’ai aucun lien avec Solido aujourd’hui. Je connais son histoire parce que je vois de temps en temps M. Azéma, mais je n’ai aucun contact.

MSV : Pensez-vous que Solido devrait se concentrer sur le monde des collectionneurs ?

Non, l’usine a trop d’astreinte pour ce permettre cela. A mon époque, nous estimions les collectionneurs adultes permanents autour de 5000 personnes. Or, nous n’avons jamais mis à nos programmes d’outillage, des modèles dont nous n’étions pas certains de faire 100 000 pièces dans les 24 mois suivants la sortie. Ce qui explique que nous n’avons pas pu proposer des modèles seulement pour collectionneurs. Solido n’aurait pas pu vivre.

MSV : Comment percevez-vous aujourd'hui l'existence de Solido ?

Je leur souhaite longue vie ! Ils peuvent s’en tirer s’ils sont professionnels. Solido, c’est une famille de produits : s’ils restent dedans, cela marchera, s’ils sortent de là, cela ne marchera pas.

Depuis que je suis parti de Solido, je n’ai acheté aucune miniature, j’ai tourné la page. Solido est une affaire qui marchait bien. Les bénéfices ont diminué avec les besoins d’investissement, ce qui est normal. Mais Solido était une bonne affaire compte tenu de l’antériorité qu’elle avait. Quand les gens qui étaient là pour me succéder sont arrivés, ils n’avaient qu’une idée : le supermarché et la grande série… Ils ont mis 10 ans à remonter la pente, parce que ce n’est pas suffisant.

MSV : La peinture laisse toujours à désirer.

La machine à peindre, qui était une chose colossale, est encore en place. Elle a coûté très cher. Les pièces sont posées à la main sur des balancelles pour recevoir la peinture. Cela se passe en trois temps : d’abord un apprêt - le Zamac est un métal un peu gras et la peinture n’adhère pas correctement si l’on ne met pas d’apprêt - ensuite la peinture et le vernis pour la finition et donner l’aspect brillant [Ndlr: Les militaires n’en reçoivent pas]. Il m’a été difficile d’admettre que l’on ne pouvait pas avoir de peinture brillante autrement.

Le matériel s’use, c’est normal. Pourtant, avec le matériel que j’ai laissé à Solido, ils pouvaient vivre 20 ans sans problème. Avec l’usine, ils ont surtout acheté la plus importante collection de moules. Ils s’en sont bien sortis dans l’ensemble. Maintenant, je ne voudrais pas être à leur place, car cela n’est vraiment plus pareil aujourd’hui.

MSV : Imaginiez-vous que vos modèles seraient encore fabriqués par Solido en l'an 2000 ?

Je l’espérais ! C’est une grosse satisfaction pour moi de voir que dans le catalogue 2000, il y a encore beaucoup de modèles qui sont faits sans frais d’outillage. C’est considérable.

MSV : Des modèles Solido sont aujourd'hui fabriqués en Chine.

Marginalement. Mais l’évolution de l’économie française avec la délocalisation forcenée est déplorable. C’est normal que l’on essaie d’avoir de moindres coûts. Mais au prix de quelles contraintes ? Cela me paraît énorme. Le marché aujourd’hui est envahi par des produits sans marques, à des prix inconcevables. On n'y comprend plus rien.

MSV : Si vous n'aviez pas travaillé pour Solido, qu'auriez-vous aimé faire ?

J’aurais bien aimé dessiner des machines outils. Cela me passionnait. J’aimais la mécanique, et j’ai déploré pendant longtemps que les machines outils d’un atelier - les tours, les fraiseuses - aient été faites à l’économie de stylisme. Maintenant on fait de belles machines, mais à l’époque les machines étaient plutôt laides et cela me déplaisait.»

Et Monsieur de Vazeilles de conclure par ces mots «Solido n’aurait pas existé si mon père n’avait pas eu l’idée d’utiliser la fonderie sous pression pour fabriquer des jouets».

copyright © Lenours 2001
 

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